Vingt-cinq novembre deux mille vingt-trois : porte de garage
La Condition Publique devient jusqu’en 2026 le terrain d'une recherche de doctorat en géographie de l’art. Elodie, doctorante, vous propose de la suivre dans ce projet exploratoire. A travers une chronique écrite et illustrée par ses soins, inscrite comme un rendez-vous régulier avec les lecteurs, vous pourrez découvrir pas à pas la vie, les coulisses et les imaginaires d'un tiers-lieu culturel pas tout à fait comme les autres...

Il fait gris dehors. Le vent souffle sur les arbres, et fait rougir ses feuilles, déroulant un tapis pigmenté sur les allées goudronnées. Le cliquetis de la pluie saccade le bruit blanc des moteurs. L’automne découpe les derniers rayons du soleil tandis que je remplis, avec mon stylo bleu, des carnets format A5. Six mois ont passé et mon terrain de recherche et ses milliers de m² commencent à m’être familiers. Mon errance prend peu à peu la forme d’un itinéraire : la Condition Publique s’éclaircit. Je m’attache à ses murs tout en cheminant comme une funambule perchée sur une corde tendue entre proximité et distanciation d’avec ce lieu polymorphe.
Ce samedi après-midi de novembre, au volant de ma Clio3, de Moulins à Lille au Pile à Roubaix, je regarde défiler les dégradés du paysage urbain ordinaire. Des parenthèses de verdures s’ouvrent sur des maisons de briques. Se ferment sur des cheminées éteintes. Le long de la route, les tags effacés tentent d’estomper le contraste entre le cœur de la Métropole et ses bordures. Sur la rive du canal de Roubaix, le squelette de la brasserie Terken ranime vaguement le fantôme de la puissance industrielle, tandis qu’un temple bouddhiste rappelle le rôle de l’histoire migratoire dans son essor. Le Couvent, nouveau tiers-lieu culturel branché, trône, non loin sur le même boulevard en partie calciné par les émeutes de l’été dernier. Je gare ma Clio3 sur le parking cabossé et je longe à pieds, jusqu’à la CP, Pneu Time et Pièces Auto. Ces réparateurs de mobilités qui réduisent tant bien que mal les distances territoriales. En 30 minutes, me dis-je, j’ai parcouru 25 km et une centaine d’années de l’histoire-géographie roubaisienne.
J’arrive à la Condition Publique, pour une formation podcast, délivrée par le Labo148, media participatif de la CP à destination des jeunes, entre création artistique et journalistique, qui est aussi, en quelques sortes, mon laboratoire de terrain. L’idée est d’enregistrer un son sur le thème du « pas.sage ». C’est donc munie d’un capteur audio, que je m’avance vers la salle d’exposition, sorte d’alvéole artistique au milieu du lieu que les collègues qualifient parfois de « ruche ». Ici, l’automne 2023 porte un surnom futuriste : « Humain Autonome, Fossile mécanique » : titre de l’exposition d’art contemporain, interrogeant la place de l’automobile dans la structuration de nos villes, de nos imaginaires et de nos sociétés, dans le cadre de la triennale « Art et Industrie », proposée par le FRAC de Dunkerque.
Dans la Galerie Coucke, (nom de la salle d’exposition), les œuvres se tiennent bien sages, immobiles, hormis les images vidéographiques faisant courir les sons et les lumières. Nous sommes trois-quatre à déambuler dans cet espace contemplatif, aussi intériorisé que nos subjectivités silencieuses. Sur l’un des murs, une œuvre de l’artiste Alain Bublex donne à voir une carte probable et des documents d’archives d’une mégalopole imaginaire, dont le développement se serait fondé sur les infrastructures routières et ferroviaires. La carte montre un imbroglio de réseaux et de nœuds complexes, inaccessibles par la voie sensible. La ville devient un objet abstrait et cérébral, à l’image des cartes mentales sinueuses de Mark Lombardi. Pourtant la dystopie est semblable à un schéma urbain classique. La frontière entre la fiction et le réel est ténue. Dans une salle obscure, au fond de la galerie, un casque de moto projette sur le sol « ce que le temps a fait d’une tête pleine de chair et d’oreilles qui habitait ce casque » nous plongeant dans le cauchemar d’une carcasse mécanique évidée de son être, en 2120. Des carcasses, des traces, des abstractions asséchées et des rêves déchus, c’est globalement ce qu’il reste de la civilisation automobile dans cette bulle de savon hors du temps que devient un instant la galerie Coucke.
Mais le white cube d’ordinaire immaculé est éventré par de grandes baies vitrées, aux allures de portes de garage, faisant entrer l’extérieur, dans le temple sacré de la galerie de l’art pour l’art. Les fenêtres offrent aux œuvres contemporaines, une vue imprenable sur leur contexte. Devant la vitre, à l’intérieur de la salle d’expo, une moto démembrée et retournée, s’érige monstrueuse à côté du schéma d’une Fiat aérodynamique imaginaire. Ils donnent l’écho à Pièces Auto, à l’arrière plan de la station V’Lille immobile et des Peugeots 106 qui filent à toute allure, dehors derrière la vitre, sur le Boulevard Beaurepaire. Vue d’ici, c’est comme contempler Roubaix, depuis le futur. C’est comme observer Roubaix, depuis le laboratoire de ses potentiels. La fiction futuriste fait face à la réalité présente, dans un jeu de miroir déformant. « Humain Autonome, Fossile Mécanique » passe la ville au crible, la regarde à la loupe d’un verre à la critique acerbe. Et l’histoire de Nordine qui a ouvert son enseigne de pneus dans la rue d’en face sort du quotidien roubaisien pour rencontrer les enjeux mondiaux du capitalisme, du pétrole, du réchauffement climatique, de la virilité, de la colonisation, de l’industrialisation etc. Vue d’ici, cette exposition fait prendre de la distance, du recul, pour adopter le prisme du global sur le local. Et Roubaix devient alors un symptôme de la totalité mortifère qui nous embarque.
Je décide donc d’enregistrer mon son de « passage » devant cette vitre, mettant côte à côte tout en les séparant le réel et l’imaginaire. On entend derrière le triple vitrage le bruit des moteurs, à l’arrière plan de « l’Automne » de Vivaldi, qui accompagne une des vidéos projetées. Concentrée sur la mélodie, j’aperçois vaguement mon reflet, dans la vitre, me renvoyant l’image d’une personne immobile, qui capte, enregistre et observe, tandis que derrière la vitre, passe rapidement un homme âgé, aux pantalons larges tâchés de peinture, à l’allure pressée, jetant vers moi un regard en coup de vent. Peut être qu’il passe devant la vitre tous les jours, et qu’il n’est jamais entré dans la galerie Coucke. Peut-être qu’il n’a pas le temps, qu’il travaille trop. Peut-être qu’il a juste regardé l’exposition, depuis le dehors, depuis le Pile.
Qu’est-ce qu’il pense, lui, des fossiles mécaniques ? Quel regard porte le Pile et la ville des inégalités sociales, sur le monde de l’art contemporain ? Qui récupère les autos, non pas pour les réparer mais pour les démembrer ? Non pas pour les faire fonctionner, mais pour les rendre inutiles ? Non pas pour rouler et aller au travail, mais pour penser et spéculer ? Non pas pour mettre les mains dans le cambouis, mais pour observer le réel, protégé derrière une vitre aseptisée ? Le collectif Rosa Bonheur l’a montré dans son livre, La ville vue d’en bas. Travail et production de l’espace populaire, ici, l’automobile a remplacé le textile. Il est le symbole de la débrouille, de l’économie informelle et des solidarités locales, formées pour se sortir de la précarité. Alors, est-ce cet homme qui passe, il n’a pas, lui aussi, une critique acerbe à formuler, sur l’humain monotone, et les fossiles artistiques, qu’il aperçoit en face de lui ?
Une seule chose est sûre, cette vitre fait naître un dialogue. Elle marque la rupture autant qu’elle fait couture entre deux mondes qui habituellement, ne se regardent pas. Elle est le tiers, qui fait lien et blessure entre dedans et dehors du lieu. Elle offre la possibilité d’un troisième espace, qui synthétise ses deux voisins. Qui perce l’étanchéité d’un lieu cultu(r)el à l’espace commun. La vitre est comme une porte de garage, faisant entrer et sortir une voiture qui circule, sillonne, rassemble les matériaux, les espaces, les préoccupations, les esthétiques de l’extérieur pour les ramener à réparer, à assembler, à réinventer à l’intérieur, et ainsi mieux traverser le monde.
Dans son article, Baptiste Thomasset citant Paul Emilieu, utilise d’ailleurs la métaphore du garage, espace tampon entre espace privé et espace public, pour qualifier le « tiers-lieu ». Le garage est un lieu passionnant. C’est la cinquième pièce de la maison, celle qui est faite spécialement pour le symbole de la modernité : la voiture. Il accueille l’objet qui a transformé notre quotidien et qui a façonné les villes. Mais son architecture basique fait qu’on peut en faire ce qu’on veut. Le garage, transformé en tiers-lieu, incarne à la fois une utopie sociale et une critique de la société moderne. (...) Le garage est un lieu du bricolage, de la débrouille, de l’innovation. (...) Vers quel type de société on a envie d’aller? A la Condition Publique, il semblerait qu’il y en ait plusieurs des vitres, des portes de garage, des seuils, invitant l’extérieur, pour le transfigurer. Le fablab, le Labo148, la halle de construction, les résidences sont autant d’espaces/projets de fabrication, qui attirent des habitants de Roubaix, car ils répondent à un besoin social avant de faire lien avec des espaces moins faciles d’accès de la CP.
On peut se poser la question. Faut-il faire des expositions à la Condition Publique ? Des expositions internationales coûteuses, qui marquent leur discontinuité d’avec le quartier ? Qui participent probablement à le gentrifier ? Ou bien faut-il privilégier les résidences d’artistes, ancrées sur le territoire ? La monstration des artistes locaux ? Ceux de la Communauté créative ? Faut-il offrir l’espace aux associations roubaisiennes pour qu’elles y exercent leurs droits culturels ? Ou tout arrêter, ne rien montrer, pour ne plus que produire, produire, produire ? Laisser la scénographie aux musées, aux galeries, aux centres d’art ? Et en même temps, dirait Cherguia, chargée de projets Développement et Innovation Sociale, « Pourquoi Roubaix n’aurait pas le droit à un truc qui tue sa mère ? ». Dans la même idée, je me souviens d’une discussion, en juillet, avec le commerçant d’en face, pourtant très critique vis à vis de la Condition Publique. Pour lui, c’est important que ses enfants « voient autre chose », qu’ils « sortent de leur bulle », qu’ils aient « une vue panoramique », « une vision globale. » pour « comprendre ce qu’il se passe dans le monde ».
Depuis sa naissance, le lieu a été écrit et réécrit pour être « un laboratoire créatif », de « production et de monstration ». Depuis 2004, les expositions rythment et ralentissent le passage du temps et des saisons. Elles offrent un espace de projection, d’assemblage et d’interprétation d’un sens commun à travers des œuvres plurielles, dans ce lieu tentaculaire. Elles ne cessent de poser les mêmes questions, concernant la démocratisation, ou la démocratie culturelle, la fracture entre l’art contemporain, et les enjeux sociaux, laissant les médiateurs et médiatrices, sans réponse définitive.
A partir de janvier 2024, pour des raisons économiques, et sur décision du Conseil d’Administration de l’établissement, il n’y aura plus d’exposition à la CP.
En 2024, l’hiver est sous condition.
Elodie Réquillart
Sources :
CASTANY Laurence, La Condition Publique, Collection Histoire de construire, Éditions Sujets Debats, 2004.
CRAWFORD Mattew B, Éloge du carburateur, Essai sur le sens et la valeur du travail, Éditions La Découverte, 2016.
DAVID Michel, DURIEZ Bruno, LEFEBVRE Rémi, VOIX Georges. Roubaix, 50 ans de transformations urbaines et de mutations sociales, Édition Septentrion, 2006.
ROSA BONHEUR Collectif, La Ville vue d’en bas, Travail et production de l’espace populaire, Édition Amsterdam, 2019.
THOMASSET Baptiste, « Tiers-lieux : du coworking à la ferme, le mot « tiers-lieu » a-t-il encore un sens ? », Piochemag, 26 octobre 2023.
Carnet de terrain 1, Entretien avec un commerçant devant la CP, 06/07/23.
Carnet de terrain 3, Entretien téléphonique avec Marianne Derrien, commissaire d’exposition, 18/12/23.